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Affaire Dreyfus

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l’affaire Dreyfus

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Alfred Dreyfus · Mathieu Dreyfus ·
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Bernard Lazare ·
Auguste Mercier ·
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Joseph Reinach ·
Auguste Scheurer-Kestner ·
Émile Zola

Articles connexes
Antisémitisme (en France) ·
Crises de la Troisième République

Catégorie
Affaire Dreyfus

v · d · m

L'affaire Dreyfus a pour origine une erreur judiciaire[1],[2] sur fond d’espionnage et d'antisémitisme, dont la victime est le capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935), Juif et alsacien d'origine. Cette affaire a bouleversé la société française pendant douze ans, de 1894 à 1906.

La révélation de ce scandale, dans « J'Accuse...! », un article d’Émile Zola en 1898, provoque une succession de crises politiques et sociales uniques en France. À son paroxysme en 1899, elle révèle les clivages de la France de la Troisième République. Elle divise profondément et durablement les Français en deux camps opposés, dreyfusards et anti-dreyfusards. Cette affaire est le symbole moderne et universel de l'iniquité[3] au nom de la raison d'État. Enfin, elle suscite de très violentes polémiques nationalistes et antisémites diffusées par une presse influente.

Sommaire

[modifier] Résumé de l'affaire Dreyfus

Icône de détail Article détaillé : Chronologie de l'affaire Dreyfus.
Jeu de l'oie de l'affaire Dreyfus

À la fin de l'année 1894, le capitaine de l'armée française Alfred Dreyfus, polytechnicien, Juif d'origine alsacienne, accusé d'avoir livré aux Allemands des documents secrets, est condamné au bagne à perpétuité pour trahison et déporté sur l'île du Diable. À cette date l'opinion comme la classe politique françaises sont unanimement défavorables à Dreyfus.

Certaine de l'incohérence de cette condamnation, la famille du capitaine, derrière son frère Mathieu, tente de prouver son innocence, engageant à cette fin le journaliste Bernard Lazare. Parallèlement, le colonel Georges Picquart, chef du contre-espionnage, constate en mars 1896 que le vrai traître avait été le commandant Ferdinand Walsin Esterházy. L'État-Major refuse pourtant de revenir sur son jugement et affecte Picquart en Afrique du Nord.

Afin d'attirer l'attention sur la fragilité des preuves contre Dreyfus, sa famille contacte en juillet 1897 le respecté président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner qui fait savoir, trois mois plus tard, qu'il a acquis la conviction de l'innocence de Dreyfus, et qui en persuade également Georges Clemenceau, ancien député et alors simple journaliste. Le même mois, Mathieu Dreyfus porte plainte auprès du ministère de la Guerre contre Walsin-Esterhazy. Alors que le cercle des dreyfusards s'élargit, deux événements quasi simultanés donnent en janvier 1898 une dimension nationale à l'affaire : Esterhazy est acquitté, sous les acclamations des conservateurs et des nationalistes ; Émile Zola publie J'Accuse...!, plaidoyer dreyfusard qui entraîne le ralliement de nombreux intellectuels. Un processus de scission en deux de la France est entamé, qui se prolonge jusqu’à la fin du siècle. Des émeutes antisémites éclatent dans plus de vingt villes françaises. On dénombre plusieurs morts à Alger. La République est ébranlée, certains la voient même en péril, ce qui incite à en finir avec l’affaire Dreyfus pour ramener le calme.

Malgré les menées de l'armée pour étouffer cette affaire, le premier jugement condamnant Dreyfus est cassé par la Cour de cassation au terme d'une enquête minutieuse, et un nouveau conseil de guerre a lieu à Rennes en 1899. Contre toute attente, Dreyfus est condamné une nouvelle fois, à dix ans de travaux forcés, avec, toutefois, circonstances atténuantes. Épuisé par sa déportation de quatre longues années, Dreyfus accepte la grâce présidentielle, accordée par le président Émile Loubet. Ce n'est qu'en 1906 que son innocence est officiellement reconnue au travers d'un arrêt sans renvoi de la Cour de cassation, décision inédite et unique dans l'histoire du droit français. Réhabilité, le capitaine Dreyfus est réintégré dans l'armée au grade de commandant et participe à la Première Guerre mondiale. Il meurt en 1935.

Les conséquences de cette affaire sont innombrables et touchent tous les aspects de la vie publique française : politique (elle consacre le triomphe de la IIIe République, dont elle devient un mythe fondateur[4] tout en renouvelant le nationalisme), militaire, religieux (elle ralentit la réforme du catholicisme français, ainsi que l'intégration républicaine des catholiques), social, juridique, médiatique, diplomatique et culturel (c'est à l'occasion de l'affaire que le terme d'intellectuel est forgé). L'affaire a également un impact international sur le mouvement sioniste au travers d'un de ses pères fondateurs : Théodore Herzl et de par l'émoi que ses manifestations antisémites vont provoquer au sein des communautés juives d'Europe centrale et occidentale.

[modifier] Confusions possibles

Il ne faut pas confondre dreyfusards, dreyfusiens et dreyfusistes.

[modifier] Contextes de l'affaire Dreyfus

[modifier] Contexte politique

En 1894, la IIIe République est vieille de vingt-quatre ans. Le régime politique de la France vient d'affronter trois crises (le boulangisme en 1889, le scandale de Panamá en 1892, et la menace anarchiste, réduite par les « lois scélérates » de juillet 1894) qui n'ont fait que l'affermir. Les élections de 1893, centrées sur la « question sociale », ont consacré la victoire des républicains de gouvernements (un peu moins de la moitié des sièges) face à la droite conservatrice, ainsi que la force des radicaux (environ 150 sièges) et des socialistes (environ 50 sièges).

L'opposition des radicaux et des socialistes pousse à gouverner au centre d'où des choix politiques orientés vers le protectionnisme économique, une certaine indifférence à la question sociale, une volonté de briser l'isolement international, avec l'alliance russe et le développement de l'Empire. Cette politique de centre provoque l'instabilité ministérielle, certains républicains de gouvernement rejoignant parfois les radicaux, ou certains orléanistes rejoignant les légitimistes, et cinq gouvernements se succèdent de 1893 à 1896. Cette instabilité gouvernementale se double d'une instabilité présidentielle : au président Sadi Carnot, assassiné le 24 juin 1894, succède le modéré Jean Casimir-Perier qui démissionne le 15 janvier 1895 et est remplacé par Félix Faure.

Suite à l'échec du gouvernement radical de Léon Bourgeois en 1896, le président nomme Jules Méline, homme du protectionnisme sous Ferry. Son gouvernement prend acte de l'opposition de la gauche et de certains républicains (l'Union progressiste notamment) et fait en sorte de toujours obtenir le soutien de la droite. Très stable, il cherche à apaiser les tensions religieuses (ralentissement de la lutte anticléricale), sociales (vote de la loi sur la responsabilité des accidents du travail) et économiques (maintien du protectionnisme) en conduisant une politique assez conservatrice. C'est sous ce gouvernement stable qu'éclate réellement l'Affaire Dreyfus[5].

[modifier] Contexte militaire

Le Général Raoul Le Mouton de Boisdeffre artisan de l'alliance militaire avec la Russie

L'affaire Dreyfus se place dans le cadre de l'annexion de l'Alsace et de la Moselle, déchirure qui alimente tous les nationalismes les plus extrêmes. La défaite traumatisante de 1870 semble loin, mais l'esprit revanchard est toujours présent. De nombreux acteurs de l'affaire Dreyfus sont d'ailleurs alsaciens[6]. Les militaires exigent des moyens considérables pour préparer le prochain conflit, et c'est dans cet esprit que l'alliance franco-russe « contre nature »[7] du 27 août 1892 est signée, sur la base d'une convention militaire. L'armée s'est relevée de la défaite, mais elle est encore en partie constituée d'anciens cadres socialement aristocrates et politiquement monarchistes. Le culte du drapeau et le mépris de la République parlementaire sont deux principes essentiels à l'armée de l'époque[8]. La République a beau célébrer son armée avec régularité, l'armée ignore la République.

Mais depuis une dizaine d'années, l'armée connaît une mutation importante, dans le double but de la démocratiser et de la moderniser. Des polytechniciens concurrencent efficacement les officiers issus de la voie royale de Saint-Cyr, ce qui amène des dissensions, amertumes et jalousies parmi ceux des sous-officiers qui s'attendaient à des promotions au choix. La période est aussi marquée par une course aux armements qui touche principalement l'artillerie, avec des perfectionnements concernant l'artillerie lourde (canon de 120 court et de 155 court, Modèles 1890 Baquet, à nouveaux freins hydropneumatiques), mais aussi et surtout, la mise au point de l'ultra secret canon de 75[9].

Signalons ici le fonctionnement du contre-espionnage militaire, alias « Section de statistiques ». Le Renseignement, activité organisée et outil de guerre secrète, est une nouveauté de la fin du XIXe siècle. La Section de statistiques est créée en 1871 mais ne compte alors qu'une poignée d'officiers et de civils. Son chef en 1894 est le lieutenant-colonel Jean Sandherr, saint-cyrien, alsacien de Mulhouse, antisémite convaincu. Sa mission militaire est claire : récupérer des renseignements sur l'ennemi potentiel de la France, et l'intoxiquer avec de fausses informations. La Section de statistiques est épaulée par les « Affaires réservées » du quai d'Orsay, le ministère des Affaires étrangères, animée par un jeune diplomate, Maurice Paléologue. La course aux armements amène une ambiance d'espionnite aiguë dans le contre-espionnage français à partir de 1890. Aussi, l'une des missions de la section consiste à espionner l'ambassade d'Allemagne, rue de Lille, à Paris, afin de déjouer toute tentative de transmission d'informations importantes à cet adversaire. D'autant que plusieurs affaires d'espionnage avaient déjà défrayé la chronique d'une presse friande de ces histoires mêlant le mystère au sordide. Ainsi en 1890, l'archiviste Boutonnet est condamné pour avoir vendu les plans de l'obus à la mélinite. L'attaché militaire allemand à Paris est en 1894 le comte Maximilien von Schwartzkoppen, qui développe une politique d'infiltration qui semble avoir été efficace.

Depuis le début 1894, la Section de statistiques enquête sur un trafic de plans directeurs concernant Nice et la Meuse, mené par un agent que les Allemands et les Italiens surnomment Dubois[10]. C'est ce qui l'amène aux origines de l'affaire Dreyfus.

[modifier] Contexte social

Le contexte social est marqué par la montée du nationalisme et de l'antisémitisme. Cette croissance de l'antisémitisme, très virulente depuis la publication de La France juive d'Édouard Drumont en 1886 (150 000 exemplaires la première année), va de pair avec une montée du cléricalisme. Les tensions sont fortes dans toutes les couches de la société, attisées par une presse influente et pratiquement libre d'écrire et de diffuser n'importe quelle information, fût-elle injurieuse ou diffamatoire. Les risques juridiques sont limités si la cible est une personne privée. L'antisémitisme n'épargne pas l'institution militaire qui pratique des discriminations occultes. Jusque dans les concours, avec la fameuse « cote d'amour », notation irrationnelle, dont Dreyfus a fait les frais à l'école d'application de Bourges[11]. Témoin des fortes tensions de cette époque, la vogue du duel, à l'épée ou au pistolet, provoquant parfois la mort d'un des deux duellistes. De brillants officiers juifs, atteints par une série d'articles de presse de La Libre Parole[12], accusés de « trahir par naissance  », défient leurs rédacteurs. Ainsi en est-il du capitaine Cremieu-Foa, Juif alsacien et polytechnicien qui se bat sans résultat. Mais le capitaine Mayer, autre officier juif, est tué par le marquis de Morès, ami de Drumont, dans un autre duel ; décès qui déclenche une émotion considérable, très au delà des milieux israélites. La haine des juifs est désormais publique, violente, alimentée par un brûlot diabolisant la présence juive en France qui ne représente alors que 80 000 personnes au plus en 1895 (dont 40 000 à Paris), très intégrés, plus 45 000 en Algérie. Le lancement de La Libre Parole, dont la diffusion estimée est de 200 000 exemplaires[13] en 1892 permet à Drumont d'élargir encore son audience vers un lectorat plus populaire, déjà tenté par l'aventure boulangiste dans le passé. L'antisémitisme diffusé par La Libre Parole, mais aussi par L'Éclair, Le Petit Journal, La Patrie, L'Intransigeant, La Croix, en puisant dans les racines antisémites des milieux catholiques, atteint des sommets[14].

[modifier] Origines de l'affaire et le procès de 1894

[modifier] À l'origine : les faits d'espionnage

Photographie du bordereau datée du 13 octobre 1894. L'original a disparu en 1940.

L'origine de l'affaire Dreyfus bien que totalement éclaircie depuis les années 1960[15], a suscité de nombreuses controverses pendant près d'un siècle. Il s'agit d'une affaire d'espionnage dont les intentions sont restées obscures jusqu’à nos jours[16]. De nombreux historiens parmi les plus éminents expriment plusieurs hypothèses distinctes sur l'affaire[17], mais tous arrivent à une conclusion unique : Dreyfus était innocent de tout crime ou délit.

[modifier] Découverte du bordereau

Les personnels du Service de Renseignements militaire (SR) ont affirmé de manière constante[18] qu'en septembre 1894, la « voie ordinaire », [19] avait apporté[20] au contre-espionnage français une lettre, surnommée par la suite « le bordereau ». Cette lettre-missive, partiellement déchirée en six grands morceaux[21], écrite sur du papier pelure, non signée et non datée, était adressée à l'attaché militaire allemand en poste à l’ambassade d’Allemagne, Max von Schwarzkoppen. Elle établissait que des documents militaires confidentiels, mais d'importance relative[22], étaient sur le point d'être transmis à une puissance étrangère.

[modifier] Recherche de l'auteur du bordereau

Le général Auguste Mercier, ministre de la Guerre en 1894

Cette prise semble suffisamment importante pour que le chef de la « Section de statistiques »[23], le mulhousien[24] Jean Sandherr, en informe le ministre de la Guerre, le général Auguste Mercier. Le SR soupçonne en effet des fuites depuis le début de l'année 1894, et recherche son auteur. Le ministre, violemment attaqué dans la presse pour son action jugée incompétente[25], semble vouloir tirer parti de cette affaire pour rehausser son image[26]. Il diligente immédiatement deux enquêtes secrètes, l’une administrative et l’autre judiciaire. Pour trouver le coupable, le raisonnement est simple sinon grossier[27] : le cercle de recherche est arbitrairement restreint à un suspect en poste ou un ancien collaborateur à l’État-Major, nécessairement artilleur[28], et officier stagiaire[29],[30].

Le coupable idéal est identifié : le capitaine Alfred Dreyfus, polytechnicien et artilleur, de confession israélite et alsacien d’origine, issu de la méritocratie républicaine[31]. Au tout début de l’affaire, on insiste plutôt sur les origines alsaciennes de Dreyfus que sur son appartenance religieuse. Celles-ci n'étaient pourtant pas exceptionnelles, puisqu’on privilégiait les officiers de l’est de la France pour leur double connaissance de la langue allemande et de la culture germanique[32],[33]. Mais l’antisémitisme, qui n’épargne pas les bureaux d’État-Major[34], devient rapidement le centre de l’affaire d’instruction, remplissant les vides d’une enquête préliminaire incroyablement sommaire[35]. D'autant que Dreyfus était à ce moment-là le seul officier juif étant passé récemment par l'État-Major général.

De fait, la légende[36] du caractère froid et renfermé, voire hautain de l’homme, et de sa « curiosité », jouent fortement contre lui. Ces traits de caractère, les uns faux, les autres naturels, rendent plausibles toutes les accusations en transformant les actes les plus ordinaires de la vie courante dans un ministère, en faits avérés d’espionnage. Ce début d’instruction partial et partiel amène une multiplication d'erreurs qui conduisent au mensonge d’État. Ceci au travers d’une affaire où l’irrationnel l’emporte sur le positivisme pourtant en vogue à cette époque[37] :

« Dès cette première heure s’opère le phénomène qui va dominer toute l’affaire. Ce ne sont plus les faits contrôlés, les choses examinées avec soin qui forment la conviction ; c’est la conviction souveraine, irrésistible, qui déforme les faits et les choses. »
    — Joseph Reinach

[modifier] Expertises en écriture

Alphonse Bertillon n'est pas un expert en écriture mais il invente la théorie de « l'auto-forgerie »
Le commandant du Paty de Clam, chef d'enquête, procède à l'arrestation du capitaine Dreyfus

Pour confondre Dreyfus, les écritures du bordereau et du capitaine sont comparées. Personne n’est compétent en matière d'analyse d'écritures à l’État-Major[38]. Entre alors en scène le commandant du Paty de Clam[39], homme original qui se pique d’expertise graphologique. Mis en présence de lettres de Dreyfus et du bordereau le 5 octobre, du Paty conclut d’emblée à l'identité des deux écritures. Après une journée de travail complémentaire, il assure dans un rapport que, malgré quelques dissemblances, les ressemblances sont suffisantes pour justifier une enquête. Dreyfus est donc « l'auteur probable » du bordereau pour l'État-Major[40].

Le général Mercier tenant un coupable, il met exagérément en valeur l'affaire, qui prend le statut d'affaire d'État pendant la semaine précédant l'arrestation de Dreyfus. En effet, le ministre consulte et informe toutes les autorités de l'État[41]. Malgré les conseils de prudence[42] et les objections courageusement exprimés par Gabriel Hanotaux lors d'un petit conseil des ministres[43], il décide de poursuivre[44]. Du Paty de Clam est nommé officier de police judiciaire chargé d'une enquête officielle.

Pendant ce temps plusieurs informations sont ouvertes parallèlement, les unes sur la personnalité de Dreyfus, les autres consistant à s'assurer de la réalité des identités d'écriture. L'expert[45] Gobert n'est pas convaincu, trouve de nombreuses différences et écrit même que « la nature de l'écriture du bordereau exclut le déguisement graphique[46] ». Déçu, Mercier fait alors appel à Alphonse Bertillon, l'inventeur de l'anthropométrie judiciaire, mais nullement expert en écritures. Il n'est d'abord pas plus affirmatif que Gobert, en n'excluant pas une copie de l'écriture de Dreyfus[47]. Mais par la suite, sous la pression des militaires, il affirme que Dreyfus s'est autocopié et développe sa théorie de l'« auto-forgerie ».

[modifier] L'arrestation

Le capitaine Dreyfus avant l'Affaire

Le 13 octobre, sans aucune preuve tangible et avec un dossier vide, le général Mercier fait convoquer le capitaine Dreyfus pour une inspection générale, en « tenue bourgeoise », c'est-à-dire en civil. L'objectif de l'État-Major est de gagner la preuve parfaite en droit français : l'aveu. Cet aveu serait obtenu par effet de surprise, en faisant écrire une lettre inspirée du bordereau[48] au coupable[49] sous la dictée.

Le 15 octobre 1894 au matin, le capitaine Dreyfus subit cette épreuve, mais n'avoue rien. Du Paty tente même de lui suggérer le suicide en plaçant un revolver devant Dreyfus, mais l'accusé refuse d'attenter à ses jours, affirmant qu'il « veut vivre afin d'établir son innocence ». L'espoir des militaires est déçu. Du Paty de Clam fait tout de même arrêter le capitaine[50] et l'inculpe d'intelligence avec l'ennemi afin qu'il soit traduit devant un Conseil de guerre. Dreyfus est incarcéré à la prison du Cherche-midi à Paris[51].

[modifier] L'instruction et le premier Conseil de guerre

Mme Dreyfus est informée de l'arrestation le jour même, par une perquisition de l'appartement du jeune couple. Elle est terrorisée par du Paty qui lui ordonne de garder le secret sur l'arrestation de son mari, et lui affirme même : « Un mot, un seul mot et c'est la guerre européenne ! »[52]. En toute illégalité[53], Dreyfus est mis au secret dans sa prison, où Du Paty l'interroge jour et nuit afin d'obtenir des aveux, ce qui échoue. Le capitaine est soutenu moralement par le premier dreyfusard : le commandant Forzinetti, commandant les prisons militaires de Paris[54].

Le 29 octobre, l'affaire est révélée par le journal antisémite d'Édouard Drumont, La Libre Parole , dans un article qui marque le début d'une très violente campagne de presse jusqu'au procès. Cet événement place l'Affaire sur le terrain de l'antisémitisme, qu'elle ne quitte plus jusqu’à sa conclusion définitive[55].

Le 1er novembre, Mathieu Dreyfus, le frère d'Alfred, appelé d'urgence à Paris, est mis au courant de l'arrestation. Il devient l'artisan du combat difficile pour la libération de son frère[56]. Sans attendre, il se met à la recherche d'un avocat, et retient l'éminent[57] pénaliste Edgar Demange.

[modifier] L'instruction

Le 3 novembre, à contre cœur[58], le général Saussier donne l'ordre d'informer. Il a tous les pouvoirs pour arrêter la machinerie, mais il ne le fait pas, peut-être par confiance exagérée en la justice militaire[59]. Le commandant Besson d'Ormescheville, rapporteur auprès du Conseil de guerre, rédige un rapport à charge dans lequel les « éléments moraux » de l'accusation (qui vont de ragots concernant les mœurs de Dreyfus et sa prétendue fréquentation de « cercles-tripots » à sa connaissance de l'allemand[60] et sa « mémoire remarquable ») sont développés bien plus longuement que les « éléments matériels »[61], dont la rareté même sert à la charge : « c'est une preuve de culpabilité, car Dreyfus a tout fait disparaître ». Le manque complet de neutralité de l'acte d'accusation conduit Émile Zola à le qualifier de « monument de partialité[62] ».

Le 4 décembre, avec ce dossier vide, Dreyfus est renvoyé devant le premier Conseil de guerre. Le secret est levé et Me Demange peut pour la première fois accéder au dossier. Après sa lecture, la confiance de l'avocat, qui a pu constater le néant du dossier d'instruction, est absolue[63]. L'accusation ne repose en effet que sur l'écriture d'une pièce unique, le bordereau, à propos de laquelle les experts se contredisent, et sur de vagues témoignages indirects.

[modifier] Le procès : « Le huis clos ou la guerre ! »[64]

Une du Petit Journal du 23 décembre 1894

Pendant les deux mois précédant le procès, la presse se déchaîne. La Libre Parole, L'Autorité, Le Journal, Le Temps racontent toute la vie supposée de Dreyfus au travers de mensonges et de mauvais romans[65]. C'est aussi l'occasion pour les titres extrémistes comme La Libre Parole ou La Croix, de justifier leurs campagnes préalables contre la présence de Juifs dans l'armée, sur le thème « On vous l'avait bien dit ! »[66]. Cette période longue est surtout le moyen pour l'État-Major de préparer l'opinion et de faire pression indirectement sur les juges[67]. Ainsi le 8 novembre, le général Mercier va jusqu’à déclarer Dreyfus coupable dans une interview au Figaro[68]. Lui réplique le 29 novembre un article d'Arthur Meyer dans Le Gaulois, dans lequel est condamné le réquisitoire fait contre Dreyfus et demandé : « Quelle liberté restera-t-il au Conseil de Guerre appelé à juger ce prévenu[69] ? ».

Des joutes d'éditorialistes ont lieu au sein d'un large débat à propos de la question du huis clos. Pour Ranc et Cassagnac qui représentent la majorité de la presse, le huis clos est une manœuvre basse dans le but de permettre l'acquittement de Dreyfus, « car le ministre est un lâche ». La preuve c'est « qu'il rampe devant les Prussiens » en acceptant de publier des démentis de l'Ambassadeur d'Allemagne à Paris[70]. Mais pour d'autres journaux, comme L'Éclair du 13 décembre, « le huis clos est nécessaire pour éviter un casus belli », alors que pour Judet dans Le Petit Journal du 18, « le huis clos est notre refuge inexpugnable contre l'Allemagne » ou le Chanoine de La Croix du même jour, il faut « le huis clos le plus absolu »[71].

Le procès s'ouvre le 19 décembre à treize heures[72], le huis clos[73] étant presque immédiatement prononcé. Ce huis clos n'est d'ailleurs pas conforme juridiquement puisque le commandant Picquart et le préfet Louis Lépine sont présents à certaines audiences en violation du droit, mesure qui permet néanmoins aux militaires de ne pas divulguer le néant du dossier au grand public[74] et d'étouffer les débats[75]. Conformément aux prévisions, le vide du dossier apparaît nettement pendant les audiences. Les discussions de fond sur le bordereau montrent que le capitaine Dreyfus ne pouvait pas en être l'auteur[76]. D'autre part, l'accusé lui-même clame son innocence, et se défend point par point avec énergie et logique[77]. Au surplus, ses déclarations sont appuyées par une dizaine de témoignages à décharge. Enfin l'absence de mobile pour le crime est une sérieuse épine dans le dossier d'accusation. Dreyfus était en effet un officier très patriote et très bien noté par ses chefs, et surtout très riche[78], il n'avait donc aucune raison tangible de trahir. La justification par la judéité de Dreyfus, seule retenue par la presse de droite, ne saurait pourtant l'être par un tribunal.

Alphonse Bertillon, qui n'est pas expert en écritures, est présenté comme un savant de première importance. Il avance la théorie de l'auto-forgerie à l'occasion de ce procès et accuse Dreyfus d'avoir imité sa propre écriture, expliquant les différences graphiques par l'emploi d'extraits de l'écriture de son frère Mathieu et de son épouse Lucie. Cette théorie, bien que considérée plus tard comme farfelue et sidérante[79] semble avoir un certain effet sur les juges. De plus, le commandant Hubert-Joseph Henry[80] fait une déclaration théâtrale[81] en pleine audience. Il affirme qu'une suspicion de fuites existait depuis le mois de février 1894 à propos d'une trahison à l'État-Major et « qu'une personne honorable » accusait le capitaine Dreyfus. Il jure sur l'honneur que le traître est Dreyfus, en désignant le crucifix accroché au mur du tribunal[82]. Dreyfus sort de ses gonds et exige d'être confronté à son accusateur anonyme, ce qui est refusé par l'État-Major. L'incident a un effet incontestable sur la Cour, composée de sept officiers qui sont à la fois juges et jurés. Toutefois, l'issue du procès est incertaine. La conviction des juges a été ébranlée par l'attitude ferme et les réponses logiques de l'accusé[83]. Les juges partent délibérer. Mais l'État-Major a encore une carte en main pour faire pencher la balance définitivement contre Dreyfus.

[modifier] Transmission d'un dossier secret aux magistrats

Max von Schwarzkoppen a toujours affirmé n'avoir jamais connu Dreyfus

Les témoins militaires du procès alertent le commandement sur les risques d'acquittement. Dans cette éventualité, la Section de statistiques avait préparé un dossier, contenant, en principe, quatre preuves « absolues » de la culpabilité du capitaine Dreyfus, accompagnées d'une note explicative. Le contenu de ce dossier secret est incertain encore de nos jours, car aucune archive dressant la liste des pièces ne nous est parvenue. Des recherches récentes[84] indiquent l'existence d'une numérotation induisant la présence d'une dizaine de documents. Parmi ceux-ci, des lettres à caractère érotico-homosexuel (Lettre Davignon entre autres) posent la question des méthodes d'intoxication du Service de statistiques et de l'objet de ce choix documentaire.

Le dossier secret est remis au début du délibéré, en toute illégalité, au président du Conseil de guerre le colonel Émilien Maurel, sur ordre du ministre de la Guerre, le général Mercier[85]. Plus tard, au procès de Rennes de 1899, le général Mercier a expliqué que la nature même des pièces soumises interdisait leur divulgation dans l'enceinte du tribunal[86]. Ce dossier contenait, outre des lettres sans grand intérêt, dont certaines étaient truquées[87], une pièce restée célèbre sous le nom de « Canaille de D... ».

C'était une lettre de l'attaché militaire allemand, Max von Schwarzkoppen à l'attaché militaire italien Alessandro Panizzardi interceptée par le SR. La missive était censée accuser définitivement Dreyfus, puisque d'après ses accusateurs, il était désigné par l'initiale de son nom[88]. En réalité, la Section de statistiques savait que la lettre ne pouvait pas être attribuée à Dreyfus, et si elle le fut, ce fut par intention criminelle[89]. Le colonel Maurel a affirmé au second procès Dreyfus[90] que les pièces secrètes n'avaient pas servi à emporter l'adhésion des juges du Conseil de guerre. Mais il se contredit en affirmant qu'il a lu un seul document, « ce qui fut suffisant ».

[modifier] Condamnation, dégradation et déportation

Une du Petit Journal du 20 janvier 1895

Le 22 décembre, après plusieurs heures de délibération, le verdict tombe. À l'unanimité des sept juges, Alfred Dreyfus est condamné pour trahison « à la destitution de son grade, à la dégradation militaire, et à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée », c'est-à-dire au bagne en Guyane. Dreyfus n'est pas condamné à mort car la constitution de 1848 avait aboli la peine capitale pour crime politique. Pour les autorités, la presse et le public, les quelques doutes d'avant procès sont dissipés. La culpabilité est certaine ; à droite comme à gauche, on regrette l'abolition de la peine de mort pour crime de trahison. L'antisémitisme atteint des sommets dans la presse et se manifeste dans des populations jusqu’à présent épargnées[91]. Même Jean Jaurès regrette la douceur de la peine dans une adresse à la Chambre, et écrit : « un troupier vient d'être condamné à mort et exécuté pour avoir lancé un bouton au visage de son caporal. Alors pourquoi laisser ce misérable traître en vie ? »

Le 5 janvier 1895, la cérémonie de la dégradation se déroule dans une cour de l'École militaire à Paris. Les témoins signalent la dignité de Dreyfus, qui continue de clamer son innocence. Ici vient se greffer ce que l'on surnomme « la légende des aveux »[92]. Avant la dégradation, dans le fourgon qui l'amenait à l'École militaire, Dreyfus aurait confié sa traîtrise au capitaine Lebrun-Renault[93]. Il apparaît qu'en réalité, le capitaine de la Garde républicaine s'était vanté et que Dreyfus n'avait fait aucun aveu[94]. Du fait de la nature de l'affaire, touchant à la sécurité nationale, le prisonnier est mis au secret dans une cellule en attendant son transfert. Le 17 janvier, il est transféré au bagne de l'île de Ré, où il est maintenu plus d'un mois. Il a le droit de voir sa femme deux fois par semaine, dans une salle allongée, chacun à un bout, le directeur de la prison au milieu[95]. Le 21 février, il embarque sur le vaisseau Ville-de-Saint-Nazaire. Le lendemain, le navire fait cap vers la Guyane.

La case de Dreyfus sur l'île du Diable en Guyane
Une du Petit Journal du 27 septembre 1896

Le 12 mars, après une traversée pénible de quinze jours, le navire mouille au large des îles du Salut. Dreyfus reste un mois au bagne de l'île Royale, puis il est transféré à l'île du Diable le 14 avril. Avec ses gardiens, il est le seul habitant de l'île, logeant dans une case de pierre de quatre mètres sur quatre[96]. Hanté par le risque de l'évasion, le commandant du bagne fait vivre un enfer au condamné alors que les conditions de vie sont déjà très pénibles[97]. Dreyfus tombe malade, secoué par les fièvres qui s'aggraveront d'année en année[98].

Dreyfus est autorisé à écrire sur un papier numéroté et paraphé. Il subit la censure du commandement de même que lorsqu'il reçoit du courrier de sa femme Lucie, par lequel ils s'encouragent mutuellement. Le 6 septembre 1896, les conditions de vie d'Alfred Dreyfus s'aggravent encore : il est mis à la double boucle, supplice obligeant le forçat à rester sur son lit, immobile, les chevilles entravées. Cette mesure est la conséquence de la fausse information de son évasion, révélée par un journal anglais. Pendant deux longs mois, elle plonge Dreyfus dans un profond désespoir. À ce moment, il est persuadé que sa vie s'achèvera sur cette île lointaine[99].

[modifier] La Vérité en marche (1895-1897)

[modifier] La famille Dreyfus découvre l'affaire et agit

Mathieu Dreyfus, le frère aîné d'Alfred Dreyfus, est convaincu de l'innocence du condamné. Il est le premier artisan de la réhabilitation de son frère, et passe tout son temps, toute son énergie et sa fortune à rassembler autour de lui un mouvement de plus en plus puissant en vue de la révision du procès de décembre 1894, malgré les difficultés de la tâche[100] : « Après la dégradation, le vide se fit autour de nous. Il nous semblait que nous n'étions plus des êtres comme les autres, que nous étions comme retranchés du monde des vivants[101]. »

Mathieu essaie toutes les pistes, y compris les plus étonnantes. Ainsi, grâce au docteur Gibert, ami du président Félix Faure, il rencontre au Havre une femme qui, sous hypnose, lui parle pour la première fois d'un « dossier secret »[102],[103]. Le fait est confirmé par le président de la République au docteur Gibert dans une conversation privée.

Petit à petit, malgré les menaces d'arrestation pour complicité, les filatures, les pièges tendus par les militaires[104], il réussit à convaincre divers modérés. Ainsi, le journaliste de gauche Bernard Lazare se penche sur les zones d'ombre de la procédure. En 1896, Lazare publie à Bruxelles le premier opuscule dreyfusard[105]. Cette publication n'a que peu d'influence sur le monde politique et intellectuel, mais elle contient tant de détails que l'État-Major suspecte le nouveau chef du SR, Picquart, d'en être responsable.

La campagne en faveur de la révision, relayée petit à petit dans la presse de gauche antimilitariste[106], déclenche en retour une vague d'antisémitisme très violente dans l'opinion. La France reste alors très majoritairement antidreyfusarde. Le commandant Henry, à la Section de statistiques, est de son côté conscient de la fragilité du dossier d'accusation. À la demande de sa hiérarchie, le général de Boisdeffre, chef d'État-Major général, et le général Gonse, il est chargé de faire grossir le dossier afin d'éviter toute tentative de révision. Incapable de trouver la moindre preuve, il décide d'en fabriquer une a posteriori.

[modifier] La découverte du vrai coupable : Picquart « passe à l'ennemi »

Le lieutenant-colonel Georges Picquart en tenue de chasseurs d'Afrique

Le vrai coupable de la trahison est découvert par hasard de deux manières distinctes ; par Mathieu Dreyfus d'une part, en recueillant la dénonciation du banquier Castro, et par le SR d'autre part, à la suite d'une enquête. Le colonel Sandherr étant tombé malade, le lieutenant-colonel Georges Picquart est affecté à la tête du SR en juillet 1895. En mars 1896 Picquart, qui avait suivi l’affaire Dreyfus dès son origine[107], exige désormais de recevoir directement les documents volés à l'ambassade d'Allemagne, sans intermédiaire[108]. Il y découvre un document surnommé le « petit bleu » : une carte télégramme, jamais envoyée, écrite par von Schwartzkoppen et interceptée à l’ambassade d’Allemagne début mars 1896[109]. Celle-ci est adressée à un officier français, au commandant Walsin-Esterházy, 27 rue de la Bienfaisance - Paris[110]. Par ailleurs, une autre lettre au crayon noir de von Schwartzkoppen démontre les mêmes relations d'espionnage avec Esterhazy[111]. Mis en présence de lettres de cet officier, Picquart s'aperçoit avec stupéfaction que son écriture est exactement la même que celle du « bordereau » qui a servi à incriminer Dreyfus. Il se procure le « dossier secret » remis aux juges en 1894, et devant sa vacuité, acquiert la certitude de l’innocence de Dreyfus. Très ému par sa découverte, Picquart diligente une enquête en secret, sans l'accord de ses supérieurs[112]. Elle démontre qu'Esterházy avait connaissance des éléments décrits par le « bordereau » et qu'il était bien en contact avec l'ambassade d'Allemagne[113]. Il est établi que l'officier vendait aux Prussiens de nombreux documents secrets dont la valeur était cependant assez faible[114].

Walsin-Esterházy est un ancien membre du contre-espionnage français[115] où il avait servi après la Guerre de 1870. Il avait travaillé dans le même bureau que le Commandant Henry de 1877 à 1880[116]. Homme à la personnalité trouble, à la réputation sulfureuse[117], criblé de dettes, il est pour Picquart, un traître probable animé par un mobile certain : l'argent. Picquart communique alors les résultats de son enquête à l'État-Major, qui lui oppose : « l'autorité de la chose jugée ». Désormais, tout est fait pour l'évincer de son poste, avec l'aide de son propre adjoint le commandant Henry. Il s'agit avant tout, dans les hautes sphères de l'Armée, de ne pas admettre que la condamnation de Dreyfus puisse être une grave erreur judiciaire. Pour Mercier, puis Zurlinden, et l'État-Major, ce qui est fait est fait, on ne revient jamais en arrière[118]. Il convenait alors de séparer les affaires Dreyfus et Esterházy.

[modifier] La dénonciation de Walsin-Esterhazy et les progrès du dreyfusisme

La presse nationaliste lance une violente campagne contre le noyau dur naissant des Dreyfusards. En contre-attaquant, l'État-Major se découvre et révèle des informations, ignorées jusque là, sur le « dossier secret »[119]. Le doute commence à s'installer et des figures des milieux artistiques et politiques s'interrogent[120]. Picquart tente de convaincre ses chefs de réagir en faveur de Dreyfus, mais l'État-Major semble sourd. Une enquête est instruite contre lui, il est surveillé, éloigné dans l'Est, puis muté en Tunisie « dans l'intérêt du service »[121].

C'est le moment que choisit le commandant Henry pour passer à l'action. Le 1er novembre 1896, il fabrique un faux, le « faux Henry »[122], en conservant l'entête et la signature[123] d'une lettre quelconque de Panizzardi, en rédigeant lui-même le texte central :

« J'ai lu qu'un député va interpeller sur Dreyfus. Si on demande à Rome nouvelles explications, je dirai que jamais j'avais les relations avec ce Juif. C'est entendu. Si on vous demande, dites comme ça, car il ne faut pas que on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. »

C'est un faux assez grossier. Les généraux Gonse et Boisdeffre, sans se poser de questions, amènent cependant la lettre à leur ministre le général Billot. Les doutes de l'État-Major concernant l'innocence de Dreyfus s'envolent[124]. Fort de cette trouvaille, l'État-Major décide de protéger Esterházy et de persécuter[125] le colonel Picquart, « qui n'a rien compris ». Picquart, qui ignore tout du faux Henry, se sent rapidement isolé de ses collègues militaires. Littéralement accusé de malversations par le commandant Henry[126], il proteste par écrit et rentre à Paris.


Picquart se confie à son ami, l'avocat Louis Leblois, à qui il fait promettre le secret. Ce dernier en parle pourtant au vice-président du Sénat, l'alsacien Auguste Scheurer-Kestner, lequel est à son tour touché par le doute. Sans citer Picquart, le sénateur révèle l'affaire aux plus hautes personnalités du pays. Mais l'État-Major soupçonne quand même Picquart d'être à l'origine des fuites. C'est le début de l'affaire Picquart[127], une nouvelle conspiration de l'État-Major contre l'officier.

Le commandant Henry, pourtant adjoint de Picquart, mais jaloux[128], mène de son propre chef, une opération d'intoxication afin de compromettre son supérieur. Il se livre à diverses malversations (fabrication d'une lettre le désignant comme l’instrument du « syndicat juif » voulant faire évader Dreyfus, truquage du « petit bleu » pour faire croire que Picquart a effacé le nom du réel destinataire, rédaction d'un courrier nommant Dreyfus en toutes lettres).

Parallèlement aux investigations du colonel Picquart, les défenseurs de Dreyfus sont informés de l'identité de l'écriture du « bordereau » avec celle d'Esterházy en novembre 1897. Mathieu Dreyfus avait fait afficher la reproduction du bordereau, publiée par Le Figaro. Un banquier, Castro, identifie formellement cette écriture comme celle du commandant Walsin-Esterházy, son débiteur et prévient Mathieu. Le 11 novembre 1897, les deux pistes se rejoignent, à l'occasion d'une rencontre entre Scheurer-Kestner et Mathieu Dreyfus. Ce dernier obtient enfin la confirmation du fait qu'Esterházy est bien l'auteur du bordereau. Le 15 novembre, sur ces bases, Mathieu Dreyfus porte plainte auprès du ministère de la Guerre contre Walsin-Esterházy[129]. La polémique étant publique, l'armée n'a plus d'autre choix que d'ouvrir une enquête. Fin 1897, Picquart, revenu à Paris, fait connaître publiquement ses doutes sur la culpabilité de Dreyfus, du fait de ses découvertes. La collusion destinée à éliminer Picquart semble avoir échoué[130]. La contestation est très forte et vire à l'affrontement. Afin de discréditer Picquart, Esterházy envoie sans effet des lettres de plainte au Président de la République[131].

Émile Zola en 1898

Le mouvement dit dreyfusard, animé par Bernard Lazare, Mathieu Dreyfus, Joseph Reinach et Auguste Scheurer-Kestner s'élargit[132]. Émile Zola, informé mi-novembre 1897 par Scheurer-Kestner du dossier, est convaincu de l'innocence de Dreyfus et s'engage officiellement[133]. Le 25 novembre, le romancier publie M. Scheurer-Kestner dans Le Figaro, premier article d'une série qui en compte trois[134]. Devant les menaces de désabonnements massifs de ses lecteurs, le directeur du journal cesse de soutenir Zola[135]. De proches en proches, fin novembre-début décembre 1897, les écrivains Octave Mirbeau, dont le premier article paraît trois jours après celui de Zola[136], et Anatole France, l'universitaire Lucien Lévy-Bruhl, le bibliothécaire de l'École normale supérieure Lucien Herr qui convainc Léon Blum et Jean Jaurès, les auteurs de La Revue blanche[137], dont Lazare connaît bien le directeur Thadée Natanson, les frères Clemenceau Albert et Georges s'investissent dans le combat pour la révision du procès. Blum tente fin novembre de faire signer à son ami Maurice Barrès une pétition demandant la révision du procès, mais ce dernier refuse, rompt avec Zola et Blum début décembre, et commence à populariser le terme d' « intellectuels »[138]. Cette première rupture est le prélude à une division des élites cultivées, après le 13 janvier.

Si l'Affaire Dreyfus occupe de plus en plus les discussions, le monde politique ne le reconnaît toujours pas, et Jules Méline déclare en ouverture de séance de l'Assemblée Nationale, le 7 décembre : «  il n'y a pas d'affaire Dreyfus. Il n'y a pas en ce moment et il ne peut pas y avoir d'affaire Dreyfus[139]. »

[modifier] Procès et acquittement du traître

Portrait de Georges Clemenceau par le peintre Edouard Manet

Le général de Pellieux est chargé d'effectuer une enquête. Celle-ci tourne court, l'enquêteur étant adroitement manipulé par l'État-Major. Le vrai coupable, lui dit-on, est le lieutenant-colonel Picquart[140]. L'enquête s'achemine vers un non-lieu, quand l'ex-maîtresse d'Esterházy, Mme de Boulancy, fait publier dans Le Figaro des lettres dans lesquelles il exprimait violemment, une dizaine d'années plus tôt, toute sa haine de la France et son mépris de l'Armée française. La presse militariste vole au secours du traître au travers d'une campagne antisémite sans précédent. La presse dreyfusarde réplique, forte des nouveaux éléments en sa possession. Georges Clemenceau, dans le journal L’Aurore, se demande :

« Qui protège le commandant Esterházy ? La loi s'arrête, impuissante devant cet aspirant prussien déguisé en officier français. Pourquoi ? Qui donc tremble devant Esterházy ? Quel pouvoir occulte, quelles raisons inavouables s'opposent à l'action de la justice ? Qui lui barre le chemin ? Pourquoi Esterházy, personnage dépravé à la moralité plus que douteuse, est-il protégé alors que tout l’accuse ? Pourquoi un honnête soldat comme le lieutenant-colonel Picquart est-il discrédité, accablé, déshonoré ? S'il le faut nous le dirons ! »

Bien que protégé par l'État-Major et donc par le gouvernement, Esterházy, est obligé d’avouer la paternité des lettres francophobes publiées par Le Figaro. Ceci décide le bureau de l’État-Major à agir : une solution pour faire cesser les questions, les doutes et les débuts de demande de justification doit être trouvée. L'idée est d'exiger d'Esterházy qu'il demande lui-même à passer en jugement et être acquitté afin de faire cesser les bruits et de permettre le retour de l'ordre. C'est donc pour le disculper définitivement, selon la vieille règle « Res judicata pro veritate habetur »[141], qu'Esterházy est présenté le 10 janvier 1898 devant un Conseil de guerre. Le huis clos « retardé »[142] est prononcé. Esterházy est prévenu des sujets du lendemain avec des indications sur la ligne de défense à tenir. Le procès est peu régulier : les constitutions de parties civiles demandées par Mathieu et Lucie Dreyfus[143] leur sont refusées, les trois experts en écritures ne reconnaissent pas l'écriture d'Esterházy dans le bordereau et concluent à la contrefaçon[144]. L'accusé lui-même est applaudi, les témoins à charge, hués et conspués, Pellieux intervenant pour défendre l'État-Major sans qualité légale[145]. Le véritable accusé est le colonel Picquart, sali par tous les protagonistes militaires de l'Affaire[146]. Esterházy, est acquitté à l'unanimité dès le lendemain, après trois minutes de délibéré[147]. Sous les vivats, il a du mal à se frayer un chemin vers la sortie où l'attendent 1 500 personnes.

Émeutes antisémites dans une gravure du Petit Parisien.

Par erreur, un innocent a été condamné, mais par ordre, le coupable est acquitté. Pour beaucoup de républicains modérés, c'est une atteinte insupportable aux valeurs fondamentales qu'ils défendent. L'acquittement d'Esterházy amène donc un changement de la stratégie dreyfusarde. Au libéralisme respectueux de Scheurer-Kestner et Reinach, succède une action plus combative et contestataire[148]. En réaction à l'acquittement, d'importantes et violentes émeutes antidreyfusardes et antisémites ont lieu dans toute la France. On attente aux biens et aux personnes.

Fort de sa victoire, l’État-Major arrête le lieutenant-colonel Picquart sous l'accusation de violation du secret professionnel, suite à la divu